
Jusqu’en décembre 2020, Francine était concierge au centre-ville dans un bloc appartement infesté de punaises et autres insectes depuis déjà trop longtemps. Son propriétaire et employeur a profité d’un traitement anti-vermine pour changer la serrure de son logement, ce qui est illégal. Elle doit vite se retourner. Comble de malchance, Francine se blesse à bord de l’autobus qui la conduit à un futur appartement. Ne pouvant demeurer plus longtemps chez sa fille qui l’héberge temporairement, elle part vers le métro à la recherche d’une solution…une policière la dirige vers le centre Chez Doris. C’est la première fois que Francine se retrouve en situation d’itinérance.

Francine, qui doit se reposer suite à son accident, n’a d’autre choix que de dormir sur une chaise de l’aire commune de l’organisme Chez Doris. En effet, à cause de la pandémie, il est impossible pour le centre d'accueillir des femmes dans le dortoir. C’est donc un soulagement lorsqu’une intervenante propose à Francine d’intégrer un projet pilote d’hébergement dans un hôtel du centre-ville. Pour certaines qui côtoient la rue depuis bientôt une vingtaine d’années, dormir à l’hôtel est une réhabilitation qui prend du temps. Dans la bulle « COVID » de Francine, il n’est pas rare qu’une femme troque sa chambre d’hôtel contre la rue le temps d’une nuit. L’opportunité de renouer avec un chez-soi s’invite mine de rien chez certaines itinérantes.

Francine connaît désormais des histoires d’épouvante : celles de ces autres femmes qui vivent dans la rue. « Souvent, les femmes partent d’icitte, pis elles reviennent avec un œil au beurre noir », se désole -t-elle. En deux mois, deux filles du centre ont « disparu » avec de nouveaux chums. La rue transversale fourmille, selon ce qu’elle a entendu, de « maisons de crack ».

Le petit groupe de femmes hébergées à l’hôtel tente de rester en bulle durant la journée. Elles se mêlent le moins possible aux autres dames fréquentant le centre, qui ne propose plus d’activité durant la journée. Ce huis clos pandémique semble néanmoins rapprocher les résidantes, aux dires de Francine. Elle utilise à quelques reprises les termes « sisterhood », « sororité » et « sœurs » pour parler de ces femmes qui partagent son quotidien depuis bientôt trois mois.

Francine n’avait jamais été en situation d’itinérance avant le 14 décembre dernier. Elle se souvient de la première fois où elle s’est sentie invisible et impuissante face à des étudiantes à qui elle ne demandait que son chemin. Elle avait reçu leur mépris comme un coup.

La violence règne dans les rues de Montréal, où Francine pourrait se retrouver à compter de mars si l’hôtel ne renouvelle pas son offre d’hébergement. Les femmes de la bulle-hôtel ne vivent pas « la grosse vie », comme l’explique Francine, mais la promesse d’une nuit au chaud sans être dérangée vaut de l’or.

Francine sait que le retour à sa vie d’avant n’est qu’une question de temps et de paperasse. Elle est parmi les chanceuses, croit-elle. Le centre Chez Doris lui offre un répit mérité pour « bâtir quelque chose de plus solide cette fois ». Selon elle, la pandémie n’a qu’exacerbé un problème bien présent à Montréal, celui de la précarité financière.

Francine aimerait reprendre un poste de concierge lorsque son bras sera guéri. Elle envisage de travailler dans un terrain de camping ou une maison de transition. En regardant le centre, elle explique que lorsqu’une cause lui tient à cœur, elle y accorde son attention. Elle sourit, l’air de dire que Chez Doris sera la prochaine.